GR738 jour 5 : Chalet du Léat - L'Aubergerie (Pont de la Valloire)

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Jour 5 : Chalet du Léat - L’Aubergerie (Pont de la Valloire)

- 6 km

- 340 D+

- 1050 D-

Quel bonheur de se réveiller dans ce chalet. Mais au secours, de l’autre côté du lac, par la fenêtre du refuge, j’aperçois : QUELQU’UN !  Après notre dernière rencontre du 3ème type, je flippe un peu, mais ce n’est qu’un autre photographe-du-brame-du-cerf (décidément), qui nous salue alors qu’on part pour la journée. Je suis un peu circonspecte par rapport à cette journée. En gros, on a deux options : 

  1. S’arrêter dans la vallée. L’étape décrite dans le GR s’arrête à la Martinette, au gîte de rando, mais il est exceptionnellement fermé cette année. Il y a deux-trois autres hébergements dans le coin accessibles depuis le GR. 

  2. Passer la vallée, remonter sur la montagne et continuer jusqu’au refuge suivant (7km plus loin, 1100m de D+). 

Je penche fortement pour la première étape : après la journée de la veille, j’ai bien besoin d’une étape (un peu plus) light. Accessoirement, il faut impérativement qu’on se ravitaille, et on ne pourra le faire que dans la vallée ; j’ai peur qu’il soit un peu tard pour qu’on remonte derrière. En plus, le refuge m’a l’air fermé, en tout cas ils ne répondent pas au téléphone, et il n’y a pas de partie “hivernage” : il faut dormir dans une ancienne cabane EDF. Bref, ce serait bien qu’on dorme en bas, mais les quelques hébergements que je tente d’appeler soit sont complets, soit ne répondent pas au téléphone. Je laisse un message à l’un d’entre eux en désespoir de cause dès que j’arrive à avoir suffisamment de réseau, et on entame la longue (loooongue) descente vers le pont de la Valloire. 

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Les mille mètres de descente en quelques kilomètres me cassent les genoux et me font dire que vraiment, ce serait bien qu’on trouve rapidos une solution pour ce soir. Guilhem fonce pendant que je ne trouve rien de mieux à faire que de me perdre dans la forêt : j’en émerge à bout de nerfs, avec des bouts de branche plein les cheveux (coucou la dingue), et énervée d’aller aussi lentement. Heureusement, le pont de la Valloire est en vue.

Je commence à brainstormer les différentes options qui s’offrent à nous. La tente ? La cabane au fond du jardin d’un inconnu qui voudra bien héberger ? Je suis prête à tout. Quoi qu’il en soit, il faut qu’on fasse une pause car c’est à cet embranchement qu’on doit faire un détour pour aller se ravitailler. Quand soudain, miracle : on s’apprête à franchir le pont quand mon téléphone sonne. C’est une chambre d’hôte : ils ont de la place pour ce soir. Miracle numéro 2 : ils sont situés … au pont de la Valloire, soit littéralement LÀ OÙ JE ME TROUVE. Je vois leur panneau : on est à 100m. The trail provides! Je suis terriblement, terriblement soulagée. Je sautille le long du chemin qui nous mène à l’Aubergerie. Merci la vie ! 

Miracle numéro 3 : on est clairement arrivés au paradis. Il fait un temps radieux ; à l’entrée, un petit potager, et puis une vieille bâtisse, des pots de fleurs partout, deux chats qui se prélassent au soleil. La chambre est déjà disponible : deux minutes après avoir franchi le seuil de la porte, je suis sous la douche. Merci la vie, bis. Il est midi quand j’émerge, émerveillée par le délicat parfum que je dégage et par la perspective de la bière qui m’attend. C’est l’heure de l’apéro - et de la tartiflette, tant qu’on y est. Guilhem reconnaît bien volontiers qu’on est vraiment pas mal, au soleil, avec tout l’après-midi en perspective et la garantie de sombrer du sommeil du juste le soir. 

On ne dirait pas comme ça mais il est ravi de sa salade

On ne dirait pas comme ça mais il est ravi de sa salade

En plus d’être un endroit merveilleux où l’on mange extrêmement bien, l’Aubergerie se trouve juste à l’embranchement d’où on doit partir pour aller se ravitailler. On peut donc laisser toutes nos affaires dans la chambre et se diriger tranquillement vers la Ferrière, à quelques kilomètres de là, le long d’une départementale tranquille (en tout cas, c’était le cas en octobre). On va devoir se contenter de la minuscule épicerie de ce charmant village pour trouver de quoi manger les 4 prochains jours. Pas de ramens, pas de porridge, pas de tortillas : comment allons-nous faire ??? Non, je blague, je suis tellement reconnaissante d’avoir trouvé le magasin que je m’en fiche. Ce sera des bonnes vieilles pâtes bolo le soir, des Prince pour le petit dèj et des Tucs pour accompagner mes pauses dèj. Pour compenser et puisqu’on est à la montagne, je trouve d’excellents fromages et de la charcuterie, et puisque je suis moi, des bonbons pleins de composants chimiques histoire de me motiver dans les montées. 

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Il fait toujours très beau lorsqu’on revient à la chambre d’hôtes, et luxe ultime, j’ai une après-midi entière qui s’étale devant moi et très exactement zéro mètre de dénivelé à gravir. Guilhem - qui me plonge dans des abîmes de perplexité - s’en va courir jusqu’en haut d’un sommet à côté, pendant que je m’installe sur le balcon de la chambre. Devant moi : la chaîne de Belledonne. Sur mes genoux : un chat noir ronronnant, qui m’a sauté dessus à la seconde où je me suis assise. Dans mes mains : mon Kindle. Que demander de plus ? Ah si, je sais, une fondue avec mon mec - revenu sain et sauf de ses exploits sportifs - dans une salle remplie de bric-à-brac et de gens charmants, avant une nuit sur un vrai lit avec un vrai matelas qui ne fait pas un affreux bruit de sac froissé dès que je bouge d’un millimètre (looking at you, Thermarest). Le bonheur, quoi. 

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GR738 jour 4 : Refuge du Claran - Chalet du Léat

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Jour 4 : Refuge du Claran - Chalet du Léat

- 20,5 km

- 1900m D+

- 2000 D-

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J’ouvre les yeux à 6h du mat’. Notre ami le photographe bougon est déjà en train de se préparer pour partir : tant mieux, et bon débarras. Dans le genre “Jean-Michel Je casse l’ambiance”, on avait rarement vu mieux. Nous le laissons sans déplaisir retourner photographier les cerfs en rut mais on ne tarde pas trop quand même : on a de la route. Les dénivelés sont un peu violents de si bonne heure, mais ça vaut le coup : le col du Claran sort lentement de l’ombre et une fois arrivés sur la crête, le soleil nous attend. Je suis euphorique de voir le ciel (bleu) et le temps (magnifique) qui s’annoncent pour la journée : après les jours qu’on vient de vivre, ce n’est pas de refus. 

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En descendant vers le refuge de la Pierre du Carre, fermé en cette fin de saison, on croise des randonneurs. A part le photographe qui a dormi avec nous au refuge, ce sont les premières personnes que l’on voit depuis 48h. Je suis encore à moitié endormie mais la descente vers la vallée me réveille : -900m d’un coup, allez zou. Je ne peux que m’asseoir bêtement sur le pont qui traverse le torrent, une fois en bas. Mais je serais bien incapable de me plaindre : je fais un pacte silencieux avec moi-même : tant qu’il fait beau, je reste zen. La montée qui suit chemine parmi des routes forestières. Inconvénient : c’est moins joli que d’être sur les petits sentiers de la forêt. Avantage : y’a pas à dire, un chemin large et dégagé, parfois, ça fait du bien. En plus, il y a des framboises sauvages partout, et bientôt je suis obligée de me mettre en short tant il fait chaud : je vois à peine passer la matinée. Bon, soyons honnêtes : lorsque je dis des trucs comme ça, ça veut dire que j’arrive au sommet en nage et 20 minutes après Guilhem : tout est relatif. Mais ça va vraiment bien. 

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Le refuge de l’Aup Bernard, désert lui aussi et propre comme un sou neuf (ça fait du bien après l’espèce de maison hantée de la veille - merci Tous à Poêle), nous accueille pour la pause dej’. Je me répète, mais je suis terriblement contente d’être au soleil. Par contre, il est temps que je lave mon tee-shirt. Plus que temps, même. Il y a heureusement de l’eau juste à côté, et il fait suffisamment beau pour qu’il sèche pendant notre pause. Car oui, évidemment, je n’ai pris qu’un tee-shirt, en me basant sur ma randonnée de cet été, mais je me suis depuis bien longtemps rendue à l’évidence : ça n’avait rien à voir, et je donnerais cher pour en avoir deux. En attendant donc, je fais avec les moyens du bord et je dévore mon déjeuner habituel (deux tortillas, du saucisson, du fromage) en regardant sécher mon précieux. Au moment de repartir, force est de constater que l’effet de cette lessive express sera surtout psychologique : pas sûre que j’ai réellement amélioré l’état de propreté de mes fringues. Enfin bon. 

De ce côté-ci de Belledonne, il fait toujours très beau, on entend parfois des vaches et on passe dans un minuscule hameau entouré d’alpages - Gleyzin, si je relis bien mes cartes. En tout cas, la montagne que l’on traverse porte le joli nom de Combe Grasse, et c’est vrai que l’herbe est d’un vert tendre incroyable qui donne envie de se rouler dedans : pas étonnant que les moutons apprécient. J’ai l’impression d’être dans Heidi, ce qui me ravit au plus haut point. Mon ravissement ne dure tout de même pas bien longtemps : j’ai beau tremper à l’envi ma casquette dans tous les torrents qui passent, je meurs de chaud, et on attaque une montée pas bien pentue mais caniculaire. Je laisse Guilhem partir devant et je saisis toutes les occasions pour discuter avec les gens que je croise (très bon prétexte pour m’arrêter 10 secondes, ha !). Un petit papy d’excellente humeur me fait mourir de rire quand il me raconte avec son accent à couper au couteau : “On a croisé uneuh fusée … Vous auriez dû vous accrocher à lui !” Je lui réponds d’un air entendu “... si seulement”, et décide illico presto que c’est un excellent trail name. Guilhem a.k.a. “Rocket”, ça sonne bien non ? (je vous épargne ses suggestions concernant le mien) (bon allez, une : “Easily Distracted Sophie”, oui je passe mon temps à dire “oh une fleur !” “oh une vache !”, ET ALORS ?) (je n’ai pas validé ce trail name.) 

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En attendant, Rocket est déjà en haut de la montagne, et moi j’avance … j’avance. Gentiment. A l’ombre ça va tout de suite mieux, et j’écoute “Wait wait don’t tell me”, cette émission de radio américaine super drôle qui me fait ricaner toute seule sur mon pierrier. Est-ce-que j’ai l’air dingue ? C’est possible. Je dois vraiment être en mode “easily distracted” cet après-midi, puisque je vois arriver Guilhem en courant : il est déjà en haut depuis quelque temps et s’inquiétait de ne pas me voir arriver. Il me promet une méga-super-vue au sommet ; effectivement c’est plutôt pas mal. De là, on est à l’embranchement pour le refuge de l’Oule, d’ailleurs on le voit, mais il est à une vingtaine de minutes de marche plus haut, qu’il faudra redescendre le lendemain puisque c’est hors-GR. Tant pis ; on ira jusqu’à celui d’après. 

Le refuge de l’oule est là haut

Le refuge de l’oule est là haut

Là, ça devient vraiment dur. Je commence à être très fatiguée, je manque de me casser la figure à tout bout de champ (encore plus que d’habitude, je veux dire), le soleil descend, et je ne vois pas le bout de cette journée. J’ai beau savoir, de manière rationnelle, que c’est forcément la dernière ligne droite, je n’apprécie plus du tout ce que je suis en train de faire. J’y suis depuis environ mille ans quand je vois de nouveau Guilhem revenir. Il insiste pour m’aider. J’aimerais bien dire oui, mais le démon à l’égo mal placé qui me remplace à cet instant ne fait que répondre un peu sèchement “non merci”. Je suis à bout de nerfs et si ça ne tenait qu’à moi, je me laisserais rouler jusqu’en bas de la pente, où j’aperçois enfin le chalet. Evidemment, ce qui devait arriver finit par arriver : je dérape sur un rocher et me voilà les fesses dans la poussière, jambes écorchées, amour propre terriblement mis à mal, vaguement honteuse d’avoir envoyé bouler mon mec qui vient de re-re-refaire demi-tour pour me remettre sur pieds. Je le laisse partir devant histoire de fondre en larmes 5 secondes tranquille ; il est temps que cette journée se termine.

C’est là que j’ai chu !

C’est là que j’ai chu !

Il doit être 17h30 lorsque je mets les pieds au Chalet du Léat. Enfin. La bonne nouvelle du soir, m’annonce Guilhem, c’est que la source est tarie et qu’il va falloir purifier l’eau du lac en contrebas, qui grouille de têtards. MAIS C’EST GÉNIAL ! Bon. Je prends quelques minutes pour me calmer. La journée est finie, j’ai marché tous ces kilomètres et monté ces montagnes, on a de quoi manger et de quoi boire, ma chute ne m’a valu que quelques écorchures, le refuge est propre et charmant et on est tous seuls dans cet endroit incroyable : pas de quoi s’énerver comme ça. Je devrais m’acheter un de ces tee-shirts de marathoniens qui disent “sorry for what I said at mile 20”, et je vais d’ailleurs m’excuser de ce pas. Ça va nettement mieux après avoir passé quelques minutes à attraper les derniers rayons du soleil depuis le banc devant le chalet et avoir dégusté d’excellentes ramens-goût-javel-et-têtards, et malgré les courbatures, je passe une très bonne nuit dans notre refuge au milieu de nulle part. 

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GR738, jour 3 : Refuge de la Perrière - Refuge du Claran

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Jour 3 :

Refuge de la Perrière - Refuge du Claran

- 10 km

- 1100m D+

- 1300 D-

Il fait bien frais lorsqu’on se lève ce matin-là et je dois braver le brouillard pour aller à la corvée d’eau. La montagne en face, à gauche, à droite : tout a disparu dans un grand flou blanc. Booon. Je n’ai aucune envie d’y aller, mais comme d’habitude : ai-je vraiment le choix ? Dès le départ, nous sommes dans un nuage épais qui n’a pas l’air de vouloir partir et s’accroche de toutes ses forces à notre côté de la montagne. Il ne pleut pas vraiment, mais l’humidité ambiante doit atteindre les 150% et une bruine persistante et très désagréable nous suit partout. Evidemment ça glisse, et il faut redoubler d’attention en posant les pieds. Je l’apprends à mes dépends en me retrouvant la tête dans un myrtillier, ce qui porte à 4 le nombre des choses que j’ai vues aujourd’hui (avec le brouillard, mes pieds et le sac à dos de Guilhem). On prend bien plus de temps que ce que nous indique le topoguide, ce qui me met le moral à zéro - sans compter qu’encore une fois, les descriptions des paysages nous entourant en théorie sont idylliques. Snif. Pour faire passer la pilule, je sors mes écouteurs bluetooth, un des seuls vrais changements que j’ai faits en terme de matériel pour le GR. Avantages : je peux n’en mettre qu’un seul (le son bascule de stéréo en mono) et entendre ce qui se passe autour de moi, le fil ne risque pas de se prendre dans mon kway, et la musique se met en pause automatiquement dès que je l’enlève. Inconvénient : en l’absence de fil, si l’écouteur tombe dans une pente, au hasard, c’est fort dangereux. Non pas que ça me soit arrivé. Ahem. En parlant de musique, Guilhem souhaite un erratum formel et je précise donc qu’il n’écoute pas que PNL, et qu’accessoirement, moi aussi je connais par coeur les paroles. C’est dit. 

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Je rigole, je rigole, mais je passe quatre heures à serrer les dents avec zéro minute de pause : je ne rêve que de ma pause dej’ au refuge. C’est le moment où je dévoile une de ces astuces terribles de la montagne : en général, le col est avant le refuge du même nom. Je suis prête à me laisser tomber sur un banc avec bonheur quand j’arrive au Col des Férices, mais non, il reste VINGT MINUTES DE MARCHE ?!? Eh bah super. Autant dire que le temps qu’on arrive (le soulagement de voir cette porte !), je suis trempée des pieds à la tête, frigorifiée, et affamée. Mon compagnon de route est dans le même état, voire un poil pire : il a l’air d’avoir complètement perdu la boule. Je le vois essayer d’allumer désespérément le poêle avec les bouts de bois qui traînent, mais ça ne prend pas, et le voilà en train d’arracher des pages de son carnet de bord (!) pour faire du combustible. Mais euh … que fait-il ? Ça commence à prendre, et Guilhem jette ses jolies chaussettes DIRECTEMENT SUR LE POÊLE. 5 minutes plus tard, constatant les trous que viennent d’y faire les braises, il balbutie “je crois qu’il faut que je boive un truc chaud”. SANS BLAGUE. On commence à reprendre nos esprits après un café et, dans mon cas, une de mes rations de secours de ramens. 

Les mains crispées sur ma tasse, je reprends goût à la vie. Et, oh, miracle : par la minuscule fenêtre du refuge, je vois un bout de ciel bleu. Je vois bien que Guilhem ne me croit pas quand je l’en informe. Et pourtant c’est vrai : on dirait que ça se dégage. Pas de temps à perdre : on étale toutes nos affaires trempées dehors. Difficile d’expliquer à quel point ça fait du bien d’être au soleil comme ça. Je prends mes premières photos de la journée : j’avoue, maintenant qu’on y voit un peu plus clair, c’est vraiment très beau. Le refuge est niché dans une combe sous le col, et on découvre enfin ce qu’on a loupé pendant cette matinée de l’horreur. J’ai à peine le temps de ranger mon téléphone qu’un nouveau nuage arrive. J’avoue, je le prends mal et je pioche abondamment dans mon répertoire d’injures pour maudire ce nouveau revers du sort. En fait, ce n’est qu’une pâle réplique de ce matin et avec le soleil, les conditions restent très bonnes. Ouf. 

J’ai l’air à l’aise oui je sais

J’ai l’air à l’aise oui je sais

C’est donc reparti pour ce qui va devenir ma routine habituelle : une longue descente, jusqu’à croiser un pont qui va nous permettre de franchir un torrent, et puis une longue montée. Je suis tellement heureuse d’être sous le soleil que l’après-midi passe en un éclair. En plus, arrivés sur un nouveau versant, on voit le refuge où on va dormir d’assez loin ; du coup, je prends tout mon temps dans ce coin paradisiaque où le sentier croise des rivières et des myrtilliers rouges-orangés, à n’en plus finir. Guilhem vient à ma rencontre : il a déjà eu le temps d’aller jusqu’au refuge, d’y poser son sac et de redescendre. Il me prévient : “c’est un peu chelou à l’intérieur”. 

le refuge est au milieu de cette photo !

le refuge est au milieu de cette photo !

Le refuge du Claran est pourtant lui aussi situé dans un endroit qui me donne le tournis tellement c’est beau, face au col du même nom (tiens pour une fois, il est après le refuge) et sous le soleil. Mais c’est vrai qu’à l’intérieur, c’est un peu bizarre : c’est un refuge municipal et je regrette amèrement les intérieurs façon Tous à Poêle. A l’intérieur, ça sent le moisi et l’humidité (il n’y a pas de source de chaleur), ça mériterait un bon coup de balai, et surtout c’est très étrange : il y a des affaires de rando partout, comme si des gens les avaient laissées là sans y revenir … Brr. Une popote toute neuve, des habits à sécher, un sac de couchage, une canette de bière : il me semble évident que quelqu’un va passer, mais le soir tombe et il n’y a personne. Bon. On a eu le temps de faire sécher nos affaires et même de prendre une “douche” rapide à la source ; je suis donc prête à aller me coucher après manger. Je tourne le dos à la porte, Guilhem aussi, et nous sommes en pleine discussion devant nos ramens (pour changer) … quand quelqu’un frappe à la porte.

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AAAAAARGH. Je contiens à grand peine mon coeur, à deux doigts de sortir de ma poitrine, ainsi que mon instinct de balancer le contenu de ma gamelle sur l’intrus qui vient de passer la porte. En fait, c’est un photographe, venu observer le brame du cerf. Le mystère de la canette de bière est résolu. Par contre, l’ambiance est glaciale : il s’attendait visiblement à passer la soirée tout seul tranquilou dans le refuge et n’a aucune envie de nous faire la conversation. Compréhensible, j’imagine ; tout le monde va donc se coucher, et à 21h, alors que les frontales sont encore allumées de part et d’autre, on se fait vertement réprimander parce qu’on a l’audace de chuchoter. Okayyy. Puisque c’est comme ça, on va dormir ; peu et mal en ce qui me concerne, j’ai l’impression de m’être faite engueuler parce que je bavardais en classe. Ceci dit … c’est quand même mieux que les souris.

GR738, jour 2 : Le Pontet - Refuge de la Perrière

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Jour 2 :

Le Pontet - Refuge de la Perrière

- 15 km

- 1800m D+

- 800m D-

Réveil un peu frais dans la yourte. J’avale mon café filtre en évitant de penser à l’instantané qui m’attend pour la semaine à venir. Dehors, il ne pleut pas, mais les nappes de brouillard s’accrochent aux arbres et les branches sont gorgées d’eau. Je le vois arriver, l’effet “carwash” que je connais hélas trop bien. Mais quand faut y aller … 

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Ça monte direct et je ne suis pas mécontente de m’élever un peu, d’arriver dans la montagne pour de vrai et avec un peu de chance d’apercevoir le paysage. A mi-chemin de la première vraie côte, je négocie une pause dans la “baraque à Michel” (coucou papa) et je dévore ma Clif Bar comme si elle allait résoudre tous mes problèmes. Il est temps de me rendre à l’évidence : je ne vais pas pouvoir suivre le rythme de Guilhem. Ça veut dire qu’on ne va pas randonner à côté, au moins sur les montées : il m’attendra régulièrement, et puis voilà. Ça veut aussi que je vais pouvoir aller à mon rythme - qui, selon la raideur de la pente, m’impose de faire des pauses à chaque lacet. C’est comme ça. Je le laisse partir devant et je perds mon ambiance musicale : depuis ce matin c’est karaoké live de PNL rien que pour mes oreilles. Hélas c’est trop tard, je l’ai dans la tête. C’est parti pour 10 jours à chanter “ ♫ bats les couilles d’l’Himalaya ♫” dès que ça repart en montée. MERCI HEIN ! 

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Au Col du Champet, double déception : on ne voit pas grand chose, et les alpages sont absolument dépourvus de moutons, et surtout : de PATOUS. Oui, je devrais être bien contente de ne pas courir le risque de me faire croquer les mollets par un chien de berger trop zélé, et j’imagine qu’il ne serait pas venu me faire un gros câlin. Mais tout de même, j’aurais bien voulu en voir un … On se pose quelques instants au milieu des nappes de brouillard pour un pique-nique avec vue sur nos pieds. Le topo en fait des caisses, genre complètement dingue, Mont-Blanc à gauche, Chartreuse à droite, à les lire c’est limite si on ne voit pas la Tour Eiffel au fond. De toute façon, on se fait vite chasser par une averse qui passe par là. Heureusement, on est enfin en altitude et il y a des myrtilliers partout : ça me ravit particulièrement car j’adore les myrtilles. Il n’en reste plus beaucoup puisque nous sommes fin septembre, mais suffisamment pour me remonter le moral et me faire continuer tant bien que mal sur le chemin de crête où nous nous trouvons et qui doit être magnifique par beau temps. 

Sur cette photo, Guilhem fait la danse de la joie (je sais, ça ne se voit pas, c’est pour ça que je précise)

Sur cette photo, Guilhem fait la danse de la joie (je sais, ça ne se voit pas, c’est pour ça que je précise)

Le temps finit par se découvrir alors qu’on arrive au niveau du Lac des Grenouilles, le bien-nommé : des centaines de minuscules batraciens sautent sous nos pieds, à tel point qu’il est impossible de tous les éviter. Rest in peace : je me sens affreusement coupable. Ça me fait un bien fou d’être au soleil, de voir enfin un peu ce qui se passe autour de moi - et de me dire que ça vaut le coup d’avoir grimpé jusqu’ici. Je n’arrive pas à me reprocher d’avoir voulu partir à cette période de l’année : certes, c’est un peu instable niveau météo, mais on est tous seuls dans ce paysage de dingue et ses couleurs folles, l’herbe dorée de la fin d’été et les myrtilliers rouges au milieu des nappes de brouillard. 

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Le sentier continue jusqu’au Col d’Arbarétan avant de repiquer vers le haut, cette fois dans un pierrier. Il est plutôt bien tracé et je progresse régulièrement, mais avec une lenteur désespérante, et surtout je ne me souviens pas avoir vu passer un pierrier en lisant le topo du jour. Et puis ça devient vraiment technique, et ça commence à m’inquiéter. Je sors mon téléphone histoire de trouver un signal GPS : mhh. La ligne route qui m’indique la trace du GR sur ViewRanger est bien loin de nous. Là comme ça, je dirais qu’on a bifurqué … à peu près en bas du pierrier, qui n’est donc pas du tout sur notre trajet. Le temps que je rattrape Guilhem pour le prévenir - c’est à peine si le terrain le ralentit - et qu’on redescende jusqu’au croisement, on a perdu une bonne heure, il pleut de nouveau, et on n’est pas arrivés. 

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Je commence à fatiguer un peu à ce moment-là, d’autant qu’évidemment on est loin d’en avoir fini avec le dénivelé pour la journée. Mais comme souvent dans ce GR, c’est quand j’en bave que ça devient magique. En l’occurrence, après avoir entendu leurs cloches, on finit par croiser des vaches de montagne ; j’ai sans doute trop lu Heidi, mais il n’en faut pas plus pour me ravir. Elles sont magnifiques avec leurs grands yeux cernés de khôl et sont ravies de nous donner de grands coups de langues sur les mains et les poignées de nos bâtons - pleins de sel, j’imagine. Elles ont l’air un poil territoriales aussi. Je leur laisse volontiers leur place sur le sentier, moi je vais faire un détour, hein. Le dernier col m’achève et j’ai beau savoir que le refuge n’est plus qu’à une petite descente, je suis obligée de m’asseoir au sommet pour une pause “Snickers et discours d’auto-motivation”. Heureusement que personne n’entend ce que je me raconte : on se croirait dans une conférence TED de la pire espèce.

En bas, une cabane minuscule, niché dans une pente ; en face, à gauche, à droite, la montagne, et miracle : il ne pleut plus. C’est la première nuit qu’on passe dans un refuge ; je suis aux anges. Celui-ci a été rénové par l’asso Tous à Poêles dont je parlais dans mon article “Premiers retours” et - ça deviendra une habitude - on s’extasie devant l’intérieur, super bien aménagé, la mini-bibliothèque mise à disposition, sponsorisée par “La Hulotte” et pleine de pamphlets féministes (zoom sur moi, des étoiles dans les yeux), les matelas à l’étage et le bois en réserve qui nous permet de faire sécher un peu nos affaires. On est seuls à l’intérieur et ça a un petit goût de paradis. 

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La nuit sera un peu plus agitée, enfin pour moi. Guilhem s’endort comme un bienheureux ; de mon côté, à la seconde où j’éteins ma frontale, j’entends le couinement d’une souris. Aucun doute, j’ai passé suffisamment de temps à me bagarrer avec à Paris : je le reconnaîtrai entre mille. Il faut dire qu’on a laissé toutes nos provisions étalées sur les tables. Allez, j’y retourne, bien que m’extraire de mon sac de couchage et descendre une échelle me demande des efforts quasi-surhumains. C’est finalement chose faite, mais j’ai laissé un ziplock de bonbons (quoi ?) à côté de mon matelas et j’entends que ça grignote. Je le range en essayant très fort de chasser de mon esprit l’image de la souris en train de passer une super soirée à 5 cm de ma tête mais rien n’y fait : il me faudra quand même des boules Quiès pour arrêter de psychoter au moindre bruit et m’endormir enfin.

GR738, jour 1 : Aiguebelle - Le Pontet

Je ne veux même calculer depuis combien de temps je suis rentrée et le retard pris sur ces articles. 2 semaines ? 3 semaines ? J’ai d’excellentes excuses, mais comme ça ne risque pas de se calmer de sitôt, je me suis dit qu’il était temps de me remettre au clavier. J’avais l’intention de raconter le GR738 en deux articles (partie Nord, partie Sud), mais rendons-nous à l’évidence : je suis incapable de la faire courte, et j’en suis déjà à plus de mille mots. On va donc repartir à l’ancienne avec un article par jour. Et donc … c’est parti.

Jour 0 : Quimper-Grenoble. 

Je quitte Penmarc’h alors qu’il fait encore nuit pour aller prendre le bus vers Quimper. Ambiance ramassage scolaire et odeurs de poisson sur le port de Saint-Guénolé ; le trajet (que j’ai fait un bon milliard de fois cet été) ne m’a jamais paru aussi long. Guilhem arrive avoir une nuit de travail heureusement pas trop mouvementée et me rejoint au bistrot de la gare : j’en suis à mon troisième café. Autant dire qu’entre ça, le début des vacances et la joie de quitter Quimper où il tombe une pluie dantesque, je suis dans une forme olympique. Les 8h de train passent toutes seules. C’est un peu étrange pour moi de revoir Paris lors du changement de gare, surtout aussi brièvement, mais j’ai à peine le temps de m’y attarder : Grenoble nous attend. Au bout du trajet : un AirBnB en mode « escape game » où on récupère la clé après avoir résolu deux énigmes et ouvert trois serrures différentes, les derniers ravitaillements, et un barbecue coréen où Guilhem arrose son pantalon de sauce soja - le pantalon qu’il va porter toute la rando, bien sûr. Le mec est encore plus maladroit que moi, si c’est possible. Ça n’augure que du bon.

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Jour 1 :

Aiguebelle - Le Pontet

- Distance : 14 km

- D+ : 1300m

- D- : 750m

Jour 1 : (Grenoble)-Aiguebelle-Le Pontet

Le GR738 démarre d’Aiguebelle. Bonne nouvelle : c’est accessible en train. Mauvaise nouvelle : la SNCF fait grève. Qu’à cela ne tienne : on se rend très tôt à la gare, où finalement personne n’a vraiment plus d’information que l’application SNCF. Bon. On grimpe dans un train censé nous permettre d’attraper un car qui devrait, lui, passer à Aiguebelle ; sauf qu’on part avec 15 minutes de retard. Je suis remontée comme un coucou suisse. Mon compagnon de voyage, lui, cool as a cucumber, est persuadé qu’on va avoir le car en question, malgré mes démonstrations agrémentées d’équations savantes : (2 minutes de correspondance - 15 mn de retard) = CE N’EST PAS POSSIBLE !!! Je me vois déjà faire du stop comme une malheureuse pour atteindre le point de départ. Résultat : le train arrive dans la gare à peu près où même moment que le car - lui aussi en retard. Après avoir battu le record du 100m, je me hisse in extremis dans la cabine ; le conducteur m’informe qu’il fallait acheter les billets dans la gare derrière moi. Il m’écoute débiter mes explications d’une voix chevrotante et, j’imagine lassé lui aussi de toutes ces histoires de grèves et de retard, nous fait signe de monter sans payer. C’est le moment de ressortir mon mantra préféré : the trail provides

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Bon, train : check, car : check, est-ce-qu’il ne serait pas temps de se mettre en route ? Le temps est couvert ce matin mais il ne pleut pas et, alors qu’on commence à peine à se mettre en route, on croise une biche ! Une biche ! Je suis aux anges, et il me faut bien ça pour démarrer du bon pied car ça commence à grimper aussi sec. Après quinze petites minutes : le constat est implacable :

  1. Ca monte. 

  2. Il fait chaud. 

  3. Mon sac est lourd. 

  4. LE GR34 ETAIT PLAT !!*

* si vous avez suivi mes aventures cet été, vous m’avez vu en faire des caisses sur le thème : “le GR34 n’est pas plat” Mettons les choses au clair tout de suite : si, si, il est plat. 

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Je ne peux pas faire grand chose pour remédier à tout ça, à part me mettre en short après une opération de strip-tease improvisée, sur la place de la fontaine du village où nous sommes arrêtés - en compagnie d’un chien de berger qui passait par là. Pour le reste … on verra plus tard. En l’occurrence, plus tard, c’est à la pause dèj, où j’ignore allègrement les panneaux “interdiction d’entrer” devant un fort abandonné : je vois deux chaises en plastique à l’intérieur, et j’ai très envie de m’asseoir. J’ai aussi très envie de me débarrasser de cette fichue tente, qu’on va se trimballer tout le GR au cas où on se retrouve coincé dans un orage. Pour l’instant, elle est dans mon sac, non pas par jusqu’au-boutisme féministe mais parce qu’elle ne tient pas dans le sac d’ultralighter de mon compagnon de voyage. Soyons clair : on va vite trouver une solution, parce que si ça ne tient qu’à moi, à cet instant T, je suis prête à l’abandonner sans arrière-pensée (la tente, pas Guilhem). Miracle : il y a des sangles (qu’on dirait presque faites pour ça dis donc) sous le sac en question, et on repart, Guilhem désormais affublé d’un kilo et demi supplémentaire, ainsi que de ma gratitude éternelle. 

On suit pour l’instant une route forestière pas exactement palpitante, et les vues - quand il y en a - sont un peu bouchées par les nuages. Le chemin est par contre plutôt facile (et il y a des colchiques partout !), et ça va quand même mieux sans la tente, même si je me rends déjà bien compte qu’il va falloir que je trouve mon rythme - et qu’on trouve notre rythme, car clairement, on ne va pas à la même vitesse. Rappelons que pendant que je baguenaudait sur le GR34 en dissertant sur la beauté de la côte atlantique, Guilhem courait les 90km du Mont-Blanc. Chacun son délire. Je le savais avant de partir, mais évidemment c’est une autre paire de manches sur le terrain. J’ai à peine le temps de réfléchir à tout ça qu’on arrive au Pontet : il est 14h21, on est partis d’Aiguebelle exactement 5h plus tôt. Pas mal du tout. 

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Ce soir-là on dort dans les Yourtes de Yayla, le gîte d’étape. La yourte où on se trouve peut contenir 18 personnes, et on est royalement … 2. La personne qui gère le site nous explique que nous sommes les derniers de la saison : après, ça va fermer. Je crois comprendre pourquoi : dix minutes après qu’on ait posé les pieds au Pontet, les cieux s’ouvrent et un déluge s’abat sur les yourtes … bon, de toute façon, j’avais bien besoin d’une sieste. Quand j’ouvre les yeux, deux bonnes heures plus tard (gloups), j’ai reçu un mail que j’attendais avec impatience : il contient une excellente nouvelle professionnelle me concernant. Je suis carrément ravie, et je vais pouvoir profiter de ma semaine l’esprit totalement libre. On fête ça avec le fond d’un cubi de rosé qui traîne là et des ramens (wooh !). Je m’endors en croisant les doigts pour que la pluie nous épargne un jour supplémentaire : si j’en crois les dires de l’hôte du gîte, cette étape-là, c’était de la rigolade. Maman, j’ai peur.